Comprendre le PIB… Pour mieux le remplacer

26/08/2013 - Interview
les usages du pib

The Shift Project, un think tank créé par Jean-Marc Jancovici pour promouvoir une économie durable et décarbonée, a publié en mai 2013 un rapport sur « Les usages du PIB ». L’objectif : mieux comprendre cet indicateur international, ses utilisations et ses utilisateurs… afin de mieux s’en émanciper. Nous avons interrogé Pierre Lachaize, consultant indépendant et auteur du rapport, afin qu’il nous en présente le contenu. 

Pourquoi The Shift Project s’est-il intéressé au Produit Intérieur Brut ? 

Le produit intérieur brut a un petit côté mythique puisqu’il s’agit de l’indicateur économique de référence sur la planète. Le PIB mesure la richesse du pays, le niveau de vie, est le reflet de l’activité économique. Mais concrètement que signifie-t-il ? Qui l’utilise ? Pourquoi ? A travers ce rapport, nous avons tenté de répondre à ces questions, d’autant plus importantes de nos jours que, pour le cas de la France, le PIB a fortement cessé de croitre ces dernières années. De plus, de nombreux économistes, dont certains prix Nobel, dénoncent le véritable fétichisme dont il fait l’objet.  

Quel reproche peut-on adresser au PIB ? 

La critique du PIB n’est pas nouvelle. Première constatation, les mesures de croissance, c’est-à-dire la variation du PIB, sont sujettes à de fortes incertitudes : entre les données « à chaud »  (typiquement les données sur les trimestres les plus récents) et les données révisées 3 ans après, les écarts peuvent être significatifs, de quelques dixièmes de point, c’est-à-dire du même ordre de grandeur que les données déclarées. 

La méthodologie des mesures du PIB est également contestable. Ce dernier prend en effet en compte les activités souterraines avec une comptabilité qui intrigue : il estime le jardinage du dimanche, mais pas la cuisine domestique, activité qui était traditionnellement plutôt réalisée par des femmes. A se demander si le PIB serait sexiste ? 

Enfin, les critiques portent également sur la remise en cause du PIB comme « boussole » de notre développement : le PIB n’est porteur d’aucune alerte (économique, sociale, environnementale et même politique), le PIB est de moins en moins le reflet du bien-être, enfin le PIB est porteur d’une volonté de croissance qui n’anticipe pas les effets de seuil liés à la rareté des ressources. 

Dans ce rapport, The Shift Project part des usages du PIB. Pourquoi cette approche ?

Nous l’avons vu, le travail de contestation du PIB a déjà été longuement fait. De même, de nombreuses alternatives ont déjà été explorées et identifiées, tel que l'Indice de Développement Humain ou le Bonheur National Brut au Bouthan.  Selon nous, l’originalité était davantage de chercher à constituer une sorte d’état des lieux du PIB, pour en avoir une compréhension à la fois technique et historique. Dès lors, il est beaucoup plus facile de proposer de nouveaux indicateurs, afin de remplacer le PIB de manière très précise selon l’utilisation qu’il en est faite. 

Selon vous, « le PIB ne tient qu’à dix fils ». Quels sont-ils ? 

Après une évaluation très pragmatique, nous avons en effet déterminé 10 usages du PIB : trois usages symboliques, quatre usages opérationnels et trois usages politiques. Par exemple, concernant les usages symboliques, le PIB va servir à représenter la richesse, la puissance et le progrès des nations. Sur les usages opérationnels, le PIB va être utilisé pour définir la contribution des Etats à des budgets supranationaux, comme le budget européen. Enfin, pour parler des usages politiques, le PIB permet de quantifier des politiques particulières par rapport à ce dernier, par exemple la part du PIB consacrée à la Recherche et Développement dans un pays. 

Au final,  on se rend compte que ces usages traduisent une utilisation très restreinte du PIB. L’immense majorité des acteurs économiques : 99% des entreprises, les ménages, la plupart des services publics, les collectivités locales, les associations, etc., n’ont aucun usage concret du PIB. Ce dernier est essentiellement utilisé par les gouvernements, les instances supranationales, les médias et les économistes (soit environ seulement 10 000 personnes en France). C’est vraiment dérisoire au regard de l’importance qu’on lui accorde. 

Le PIB serait-il donc définitivement inutile ? 

Lorsque l’on prend l’utilisation du PIB selon ses usages, on se rend compte que l’on peut très bien le remplacer par d’autres indicateurs, plus pertinents. Par exemple, on pourrait bâtir une évaluation de la puissance des nations en mettant en avant des données économiques mais aussi militaires, financières, démocratiques, culturelles ou écologiques. Ou encore bâtir de nouvelles mesures du bien-être, aux différentes échelles de territoire, à partir d’une écoute véritable des citoyens.

Par cette démarche, nous nous différencions de la recherche d’un nouvel indicateur agrégé, à l’image du PIB vert, proposé par l’ONU lors du Sommet de Rio +20, qui n’obtiendrait pas forcément de meilleurs résultats.

Ou en est-on de la sensibilité des décideurs à ce sujet ? 

A l’heure actuelle, le PIB reste l’indicateur prédominant pour les économistes, les médias, les politiques. Cependant, il y a des signes encourageants à l’image de l’OCDE qui a mis en place le « Better Life Index » qui tente de mesurer le bien-être des populations. Le Japon, la Grande-Bretagne ou encore la Nouvelle-Zélande prennent également en compte l’indice de satisfaction des citoyens pour mettre en place leurs politiques publiques. 

Il y a deux façons de s’émanciper du PIB : soit le remplacer par un nouvel indicateur, ce qui sera très long, le temps que tous les pays s’accordent ; soit le grignoter usage par usage, progressivement. Et il y a fort à parier que si le PIB continue à stagner comme actuellement au sein du Vieux Continent, il mourra à petit feu lorsqu’il deviendra naturellement obsolète pour les usages qu’on lui prête aujourd’hui. 

 

© - Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l'Homme