Mange tes méduses ! Bientôt plus de poissons dans nos assiettes ?

28/08/2013 - Interview - Philippe Cury
mange tes méduses

 

 

« Mange tes méduses ! » C’est le titre provocateur du dernier livre de Philippe Cury, directeur de recherche à l'Institut de recherche pour le développement (IRD) et membre du Conseil scientifique de la Fondation Nicolas Hulot. Cet ouvrage, co-écrit avec Daniel Pauly, professeur d'halieutique à l'université de Colombie-Britannique (Canada), revient sur les conséquences de la surexploitation des océans. Entretien avec ce spécialiste des océans. 

 

Philippe Cury, présentez nous votre livre en quelques mots.

« Mange tes méduses ! » est un livre court et tout public sur le rapport de l’Homme à la nature et notamment aux océans. Il ne s’agit pas d’un ouvrage scientifique plein de données compliquées mais plutôt un recueil d’histoires et d’anecdotes sur les espèces marines et l’impact de l’homme sur cette biodiversité. La question qui parcourt le livre serait : quel avenir souhaitons-nous ? Qu’est-ce qu’un futur désirable pour l’Homme et la planète ?  

 

Mange tes méduses, un titre provocateur ? 

Pas tellement car, au vu de la surexploitation des océans, cela pourrait devenir une réalité plus rapidement qu’on ne le pense. Le titre est une métaphore, un peu piquante je vous l’accorde, de la prolifération de ces animaux dans les océans, car la méduse est l’une des espèces qui tire le plus de « bénéfices » de la surpêche. Lorsque l’on compare deux écosystèmes similaires, on constate que les méduses sont beaucoup plus présentes dans les zones où les ressources halieutiques sont gérées de manière très peu contraignante. Non seulement ces bestioles gélatineuses croissent au fur et à mesure que leurs prédateurs sont pêchés, mais la disparition de concurrentes telles que les sardines augmente la quantité de nourriture disponible. Et lorsque nous ne disposerons plus de poissons, nous serons bien obligés de nous rabattre sur ce qu’il reste : les méduses et autres mets peu ragoutants. 

 

Le sous-titre de l’ouvrage est : « réconcilier les cycles de la vie et la flèche du temps ». Qu’entendez-vous par là ? 

Ce livre raconte en fait une histoire très simple, découpée en trois actes : dans le premier chapitre, nous montrons que la nature tend à changer très lentement, beaucoup trop lentement pour que l’on puisse en appréhender le changement, selon des cycles vieux de plusieurs millions d’années. A contrario, dans la deuxième partie, nous démontrons que le rapport de l’homme au temps est bien différent : alors que la nature opère par cycles naturels, les êtres humains sont animés par la flèche du temps, appelée souvent progrès et caractérisée par une fuite en avant doublée d’une expansion permanente. Résultat, à force de poursuivre cette flèche et pour ne donner qu’un exemple, en Namibie, les 10 millions de tonnes de sardines et les 500.000 tonnes d'anchois des années 1960 ont laissé la place à 12 millions de tonnes de méduses. 

 

Ces deux rapports au temps sont à priori totalement incompatibles…

En effet ! Dans le troisième et dernier chapitre, nous traitons des problèmes qui surgissent lorsque notre flèche du temps est imposée aux cycles de la nature. Ce qui conduit soit à la destruction qui est en train de se produire sous nos yeux, soit à trouver un moyen de rendre compatibles nos modes d’actions avec les cycles naturels, afin de briser la flèche de cette expansion aveugle. C’est à ce choix que l’Homme est aujourd’hui confronté. Si nous faisons cela, nous aurons alors inventé la durabilité dont nous avons tant besoin. 

 

Est-il encore temps de ralentir cette « flèche du temps » ? Ou devons nous d’ores et déjà nous préparer à déguster des méduses dans le futur ? 

Je l’ai dit, tout est question de choix. Lorsqu'il y a une volonté politique, une bonne gestion est possible. Il faut pêcher en adéquation avec les stocks, comme cela se passe en Afrique du Sud mais également en Australie ou en Nouvelle-Zélande. Le livre ne condamne pas la pêche, dont je suis un ardent défenseur, mais souligne la nécessité de revenir à un modèle plus lent, plus artisanal. 

 

Mange tes méduses ! Réconcilier les cycles de la vie et la flèche du temps, publié chez Odile Jacob en avril 2013

Crédits photo : VanderMouche

 

© - Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l'Homme