Marc Dufumier: « la faim dans le monde n’est pas liée à un manque de nourriture, mais à la pauvreté »

03/12/2013 - Interview - Marc Dufumier
marc dufumier

Marc Dufumier est ingénieur agronome et enseignant-chercheur à la chaire d'agriculture comparée à AgroParisTech. Expert auprès de la FAO et de la Banque mondiale et membre du Conseil scientifique de la Fondation Nicolas Hulot (FNH), il est aussi membre du Conseil stratégique de l'agriculture et de l'agro-industrie durables (CSAAD) au ministère de l'Agriculture et de la Pêche.

Cette interview a été initialement publiée sur le site "Les débats du DD"

Qu'est-ce qui vous a amené à vous intéresser aux questions alimentaires et à l'agriculture ?

De par ma profession d'ingénieur agronome, j'ai travaillé pendant dix ans avec les agriculteurs des pays du tiers monde puis en Europe. La question paysanne et sociale a toujours été au coeur de mon activité, qui consiste à aider à la formulation de projets, de programmes et de politiques de développement agricole avec une double dimension : nourrir correctement l'humanité et pratiquer une agriculture durable, sans préjudice pour les générations futures. J'appuie à la définition, puis je participe à la mise en oeuvre et aide à l'évaluation.

L'idée d'une agriculture plus durable progresse, surtout pour l'agriculture biologique, considérée jusqu'à il y a peu comme un retour à la bougie... Pour beaucoup d'agriculteurs cela paraît difficile d'opérer une conversion, car l'agroécologie ne concerne pas que la culture de la terre, elle concerne le troupeau et son interaction avec la plante, avec des bocages, des champs ouverts, ce sont des écosystèmes complexes dans lesquels il faut comprendre le cycle du carbone, de l'eau, les échanges entre coccinelles et pucerons, la présence d'abeilles et la fécondation des poiriers. Comprendre la complexité de ces écosystèmes est clef. Forcément, pour certains cela peut paraître compliqué tant notre agriculture industrielle a promu un abaissement des coûts par une agriculture à grande échelle.

Quelle est votre vision de l'alimentation du futur ?

Simple : si nous ne faisons rien nous allons droit dans le mur. Des alternatives inspirées de l'agroécologie permettraient pourtant de nourrir 9,5 milliards de gens en 2050. Répondre à la faim et à la malnutrition demande une culture de 200 kilos par habitant et par an de céréales ou son équivalent (pommes de terre, manioc, etc.) alors que la production mondiale est déjà de 330 kilos par habitant et par an ; nous produisons donc plus que nécessaire pour répondre aux besoins des 800 millions de gens qui n'ont pas leurs 2200 calories par jour et des deux milliards qui souffrent de carences. Le problème ne vient donc pas d'un manque de disponibilité alimentaire, mais de la pauvreté !

Trois leviers d'action s'ouvrent à nous :

  • La lutte contre les comportements qui engendrent un gaspillage alimentaire, en ciblant notamment l'alimentation des plus riches ;
  • L'alimentation animale, qui ponctionne de la nourriture qui pourrait autrement nourrir les hommes ;
  • La production de l'éthanol, de l'huile de palme ou de colza qui sert à l'agro-diesel...

Si on ne touche à rien, les inégalités de revenus feront que de plus en plus de personnes auront accès aux protéines animales et aux agrocarburants.

Comment les pays déficitaires peuvent-ils répondre par eux même ?

Des techniques existent pour promouvoir l'usage le plus intensif possible des rayons du soleil et de l'énergie lumineuse pour la photosynthèse. Il s'agit de faire en sorte que l'énergie solaire ne tombe pas directement sur le terrain, qu'elle tombe sur des feuilles de plantes : le sucre, l'amidon, les lipides sont fabriqués à partir du carbone de l'atmosphère, donc pour que les plantes en prennent le carbone et relâchent de l'oxygène, autant en faire un usage intensif.

Pour transformer l'énergie solaire en énergie alimentaire, il faut que la plante transpire, mais pour cela il faut qu'elle ait de l'eau - sans cela elle peut cesser de transpirer. Les agricultures intensivement écologiques savent être prudentes dans l'usage de l'eau, empêcher les ruissellements, faire en sorte que tout puisse s'infiltrer avec des couches végétales, etc. l'eau finira de s'infiltrer quand le sol sera poreux, mais les vers de terre sont aussi efficaces. Maintenir l'eau dans les couches superficielles, cela nourrit l'humus et protège le sol de l'érosion.

Pour les protéines, dans notre agriculture il faut utiliser les légumineuses, le pois chiches, la luzerne, le soja, les arachides, le pois congo... qui peuvent fabriquer des protéines avec l'azote de l'air. L'azote de l'air n'est pas une ressource rare, avec l'énergie solaire cela permet de produire les protéines dont nous avons besoin.

Dernier élément : les éléments minéraux comme le calcium, le potassium, etc. la plante les retrouve dans le sol. Il faut renouveler la fertilité minérale des terrains avec du fumier, du compost, des résidus végétaux, etc. et chercher aussi en sous-sol : quand la roche-mère est alterrée on peut chercher cela en profondeur, les racines le puisent et la feuilles mortes nourrissent le sol. On peut rendre assimilables des éléments minéraux. Les techniques modernes permettent à la plante de s'alimenter dans des couches arables.

Comment y parvenir ?

Une chose est sûre, le problème n'est pas technique. Il faut lutter contre la pauvreté. Entre deux tiers et trois quarts des pauvres sont des paysans qui ne dégagent pas de revenus suffisants car ils ont été dépassés avec les excédents de lait, de sucre, de poulets... nos exportations à vils prix en provenance d'Europe, d'Ukraine ou des Etats-Unis, etc. appauvrissent les paysans du tiers monde qui travaillent encore à la main. Concurrencés par l'agriculture industrielle ils vont rejoindre les bidonvilles où se trouvent d'anciens paysans. Nos exportations leur font du tort. Il ne faut pas surproduire des produits bas de gamme... il faut que les peuples là bas puissent se nourrir par eux-même, nous devons leur proposer d'accroître les rendements, etc. Pourquoi ne pas les aider à épargner, investir, développer ces techniques qui existent ?

Il faut renoncer aux règles du libre-échange qui mettent en concurrence ceux qui sont moins productifs que dans les pays du nord, la compétition se réalise dans des conditions très inégales. Entre le riz des pays du sud (Malgache) et celui de la Camargue ou de la  Caroline du sud, il y a 200 fois plus de travail agricole, et donc 200 fois moins de rémunération, etc.

A noter:  le prochain ouvrage de Marc Dufumier sera publié en février 2014, intitulé "50 idées reçues sur l'alimentation et l'agriculture", Ed. Robert Laffont, Alari Edition

Crédits photo : Antoine Le Gal (tous droits réservés)

En savoir plus :

Le site des Débats du DD

Le site de la campagne "I Field Good"

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