[Revue de presse] "Après cinq ans de crise, un livre remet les banques en accusation", une interview de Gaël Giraud dans Télérama

09/04/2013 - Interview - Gaël Giraud
gael giraud telerama

Gaël Giraud est un ancien trader devenu économiste et membre du conseil scientifique de la Fondation Nicolas Hulot. Désormais à l'avant-garde de la lutte contre les dérives de la finance, ce jésuite vient de sortir “Illusion financière”, un ouvrage salutaire à l'heure où les scandales se succèdent. Une interview d'Olivier Milot. 

« Etre chrétien, c'est refuser la fatalité », écrit Gaël Giraud en page 171 d'Illusion financière, un livre qui analyse brillamment l'impasse économique dans laquelle la crise financière a plongé les Etats européens, et propose des solutions pour en sortir. A l'écouter parler avec douceur, dans la bibliothèque de la communauté du collège des jésuites de Franklin à laquelle il appartient, il est difficile d'imaginer Gaël Giraud à l'avant-garde de la lutte contre les dérives de la finance. A tort, cet ancien consultant scientifique dans des banques d'investissement, aujourd'hui économiste, chercheur au CNRS et membre du Centre d'économie de la Sorbonne insupporte Bercy et les banquiers par ses prises de position tranchées et argumentées. Il n'hésite pas à appeler un chat un chat et le ministre de l'Economie « un menteur » quand ce dernier présente un projet de loi de « séparation des activités bancaires » qui ne sépare rien du tout.

Vous défendez l'idée que la crise européenne n'est pas une crise des finances publiques, mais une crise de la finance dérégulée.

En 2008, les Etats européens sont intervenus massivement pour sauver certaines de leurs banques mises en quasi-faillite au cours de la crise des crédits subprime. Celle-ci, rappelons-le, avait été provoquée par l'irresponsabilité du secteur financier. Or, à l'exception de la Grèce, c'est du sauvetage de ces banques et non d'un soudain dérapage des finances publiques que provient l'essentiel du problème de la dette publique européenne. L'Irlande illustre à merveille ce processus : en 2010, la quasi-totalité de son secteur bancaire fait faillite. Son gouvernement décide, sans consulter ses citoyens, de prendre à son compte l'essentiel des dettes bancaires. Résultat, en un an, sa dette publique est passée de 25 % à 100 % de son PIB.

Vous critiquez sévèrement les politiques d'austérité budgétaire imposées à l'Europe du Sud...

Ces politiques ne permettent pas de réduire la dette publique. Au contraire, elles l'accroissent dans la mesure où, en provoquant la récession, elles contraignent les Etats à emprunter à un taux réel supérieur à leur croissance, ce qui accroît mécaniquement les déficits. Ces plans de restriction budgétaire imposés par la « troïka » (FMI, Banque centrale européenne, Commission européenne) sont voués à l'échec. Peut-être ne sont-ils que des alibis pour imposer un programme néolibéral de démantèlement de l'Etat providence ?

Pourquoi n'êtes-vous pas non plus favorable à une politique de relance budgétaire de type keynésienne, et prônez-vous le lancement d'une « transition écologique » ?

Une relance keynésienne « naïve » ne ferait qu'accroître le déficit de notre balance commerciale. La transition écologique permettrait à nos sociétés d'évoluer d'une économie centrée sur la consommation d'énergies fossiles (dont l'un des sous-produits est une émission massive de gaz à effet de serre) vers une économie de moins en moins énergivore et polluante. Elle est probablement aux décennies à venir ce que fut l'invention de l'imprimerie au XVe siècle ou la révolution industrielle aux XVIIIe et XIXe siècles. Cette transition est impérative sur le plan du réchauffement climatique et nous offrirait la possibilité de desserrer la contrainte énergétique, qui nous coûte 70 milliards d'euros par an. Poursuivre notre modèle de croissance carbonée est le plus sûr moyen de provoquer un désastre humanitaire dès la fin de ce siècle.

Qu'entendez-vous par « transition écologique » ? 

Elle concerne trois grands chantiers. La rénovation thermique du bâtiment, destinée à diminuer drastiquement la consommation d'énergie par nos maisons et immeubles, premier gouffre à énergie de nos économies. Le gouvernement s'apprête à lancer un plan dans ce sens mais les investissements prévus sont très insuffisants. Il manque au minimum un zéro dans le financement prévu. Le chantier suivant touche à la deuxième source de consommation d'énergies fossiles : la mobilité (avion, voiture, train...). Un comité d'experts pour le débat national sur la transition écologique, dont je fais partie, réfléchit aux grandes orientations stratégiques dans ce domaine et devrait rendre son rapport en septembre avec une proposition de projet de loi. Toute la question sera de savoir si ses conclusions seront écoutées par le gouvernement, et si Bercy ne les bloquera pas en amont. Le troisième chantier, c'est celui de la transformation de nos modes de production d'énergie : s'il n'est pas question de fermer toutes les centrales à charbon, il faut absolument y séquestrer le CO2, et produire et investir dans des sources d'énergie décarbonées.

Combien d'emplois pourrait créer cette transition écologique, et que coûterait-elle ?

La Commission européenne chiffre à six millions le nombre d'emplois qui pourraient être créés dans la zone euro, ce qui veut dire au minimum un million pour la France. Différents organismes ont évalué son coût entre 50 et 100 milliards par an. La Fondation Nicolas Hulot avance le chiffre raisonnable de 60 milliards par an, soit 600 milliards pour une décennie. Ce chiffre peut sembler énorme, mais il n'a rien d'extravagant quand on se rappelle que la Banque centrale européenne (BCE) a généré 1 000 milliards d'euros entre décembre 2011 et février 2012 pour « sauver les banques ».

Pourquoi êtes-vous si critique à l'égard du projet de loi de séparation des banques ?

Ce projet de loi n'est pas ce qu'il prétend être : il ne sépare pas les activités de marché des banques de celles de crédit et de dépôt. Or, la nécessité de ce cloisonnement est essentielle : elle permet d'éviter que des opérations de marché ne mettent en danger les dépôts des citoyens, et restitue aux banques la capacité d'accorder des crédits aux entreprises et aux particuliers. Le projet actuel oblige juste les banques à filialiser une fraction négligeable et non pertinente de leurs activités de marché. De plus, cette filialisation est un leurre : aucun moyen n'a été envisagé pour « sanctuariser » la filiale de la maison mère. Rien dans ce projet de loi ne permet d'éviter un scénario identique à celui de l'assureur American International Group (AIG), mis en faillite en septembre 2008 par une de ses microfiliales parisiennes.

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Retrouvez la note d'Alain Grandjean et Gaël Giraud : "Scinder les banques, une nécessite de la transition écologique"

 

 

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