[Revue de presse] L'utopie selon l'écologiste Nicolas Hulot

23/05/2013 - Interview
nicolas hulot

 

Dans cette interview publiée dans L'Atlas du Monde de demain, hors série du quotidien Le Monde, Nicolas Hulot aborde le thème de l'utopie avec le journaliste Olivier Nouaillas. 

Comment inventer un monde de demain plus écologique ? 

Le préalable, pour moi, c'est un changement de regard. Ce qui fait défaut aujourd'hui, ce ne sont pas les moyens, tant économiques que monétaires, c'est d'abord une volonté partagée celle de redéfinir en commun, collectivement, les finalités de nos sociétés. Si I'Homme ne se replace pas dans le contexte qui est le sien, à savoir un monde fini avec des limites, il continuera sa fuite en avant dans cet ordre cannibale, sans même se rendre compte qu'il est en train de devenir son pire ennemi. II faut que nous passions d une ère des vanités à une ère d'humilité en nous réconciliant avec la nature et le vivant. Pour arriver à ce changement de paradigme, il faut rétablir un dialogue international, en créant une nouvelle institution ou l'on puisse partager cette vision. Pas forcément une organisation mondiale de l'environnement, car le terme environnement me parait devenu trop réducteur et limité. En effet face à la mondialisation de l'économie avec I'OMC, il est indispensable de procéder à une mondialisation de la politique, sinon ce sont les marchés qui continueront à dicter leur loi. 

Vous voulez remplacer les Nations unies ? 

Non. Les Nations unies ont leur utilité dans leur tentative de régler les conflits. Mais c'est un usage limité et insuffisant. Cette nouvelle organisation, je la vois plutôt comme une assemblée mondiale du long terme, un peu comme notre Conseil économique, social et environnemental (Cese), qui regrouperait, cette fois au niveau mondial et donc adossé aux Nations unies, des scientifiques, des représentants de la société civile et des élus politiques, qui seraient tous dans la prospective. Car, avec I'accélération du temps, nos institutions et nos démocraties sont devenues inadaptées aux enjeux collectifs et de long terme. C'est essentiel pour se coordonner, mais aussi pour réguler, apaiser et pacifier. 

Si cette assemblee mondiale voyait le jour, quelles devraient etre ses priorités pour le XXIe siècle ?

Cette nouvelle institution devrait en priorité soustraire à la spéculation ce que j appelle les biens communs de l'humanité : les ressources alimentaires, les ressources naturelles (comme I eau), les ressources génétiques à la base de la médecine... Un monde en paix est en effet incompatible avec un monde ou 20 000 enfants meurent chaque jour alors que les médicaments que nous avons en Occident pourraient les soigner et les guérir. Et ou 92 % des ressources génétiques sont dans le Sud et 97 % des brevets sont dans le Nord. Pour toutes ces raisons, a la fois éthiques et d'équité, je propose de passer du libre échange au juste échange, de la société de compétition à la société du partage. 

N'y a-t-il pas aussi un nouveau modèle économique a inventer ? 

Oui, bien sur. Car le modèle économique qui conjugue à la fois les aspects sociaux, économiques et écologiques, de court terme et de long terme, n'existe que de façon fragmentée, embryonnaire. Nous devons donc engager une transition en faisant notre deuil d'un modèle économique basé uniquement sur la croissance des flux de matières. En finir avec le jetable, qui nous oblige à surconsommer. En une formule, je dirais qu'il faut passer de l'économie linéaire à l'économie circulaire. Pour moi, c'est la seule issue de secours entre la croissance quantitative et la décroissance. C'est un concept qui est totalement novateur : penser dès la conception d'un nouveau produit comment on pourra réutiliser ses composants de façon infinie, presque éternellement. Il ne s'agit donc plus seulement de réduire nos déchets, mais d'en finir avec l'obsolescence programmée des objets et donc de protéger définitivement nos ressources naturelles. Le nouvel ordre mondial que j'appelle de mes voeux doit également établir de nouvelles règles dans le monde de la finance. Il faut là encore une harmonisation fiscale à l'échelle de la planète. En finir avec les paradis fiscaux. De façon à ce que tous ceux qui produisent de la richesse ne puissent plus échapper à la solidarité. Car aujourd'hui, dans les circuits économiques mondiaux, il y a plus d'argent qui ne passe pas dans les économies nationales que l'inverse. Ce qui fait que les États sont très souvent étranglés financièrement et parfois condamnés à des politiques d'austérité.

Pour passer de l'utopie au concret, où et par quoi faut-il commencer ?

Je pense que l'Europe pourrait commencer à inventer ce nouveau monde à 27. C'est à la fois la bonne dimension et la bonne surface. Dès maintenant, elle pourrait engager cette transition dans cinq domaines : la création d'une véritable fiscalité écologique sur les revenus qui ne sont pas issus du travail ; la mise en place d'une agriculture relocalisée, diversifiée et agroécologique ; une priorité absolue donnée à l'efficacité énergétique ; le développement des énergies renouvelables ; et enfin une vision de la ville plus autonome en matière énergétique, avec aussi des jardins partagés, des façades végétales. On ne mobilisera pas les citoyens européens sur un constat, on les mobilisera aujourd'hui sur ce type de vision. Faisons Ie choix de nous ouvrir à la créativité et à l'expérimentation.

Propos recueilli par Olivier Nouaillas, journaliste à La Vie

Crédits photo : Mat Jacob

© - Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l'Homme